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Les cicatrices des larmes

jeudi 11 octobre 2018, par Gérard Lambert - Ullmann

De nos jours où triomphe l’Happycratie* et où les livres Feel Good font les choux gras des librairies, il y aura sans doute quelque chose de presque suicidaire à défendre un livre faisant le récit d’une dépression nerveuse. C’est pourtant le risque que je prends.

Parler de déprime sans être déprimant n’est pas simple. C’est pourtant ce que réussit Christian Estebe dont l’humour subtil équilibre les moments glauques d’une descente dans l’enfer d’une « maladie » que quasiment personne ne veut reconnaître comme telle, sauf les charlatans faisant leur beurre en prétendant la guérir. Ceux là, le narrateur des Cicatrices des larmes les aura tous vus : Les psychiatres ayant raté une vocation de vétérinaires, les guérisseurs et leurs poudres de perlimpinpin, les chamanes en carton bouilli, sans que cela n’ait d’effet sur autre chose que sa bourse. Lentement mais sûrement, il s’enfonce dans son cancer psychique dans lequel il va s’emmurer vivant et dont il craint qu’il le mène inexorablement vers la folie. Ce qui ne l’empêche pas d’ironiser et même stimule sont désabusement. Après l’estocade de sa sœur : « Ah ! Toi aussi tu as attrapé une maladie de riche ? » Il constate : Eh oui ! Le prolétaire culturel qui a voulu échapper à son médiocre milieu est bien puni : en écrivant des livres, il a contracté une maladie de bourgeois. Voilà ce que c’est : quand un fils de pauvre respire des valeurs proustiennes, il fait une dépression. Car c’est bien là que le bât blesse : l’écrivain qui tient en haute estime la littérature n’étant pas l’œuvre d’écrivants doit, pour gagner sa croûte travailler comme représentant pour des éditeurs n’ayant de regard que sur la courbe des ventes, alors qu’il méprise leurs façons de marchands du temple, et ne vise à rien de ce qui fait la fierté d’un bon commercial : piscine, grosses voitures, villas, maîtresses. Il ne veut plus, ne peut plus suivre l’ordre de marche de l’armée capitaliste : vends ou crève ! Sa dépression, c’est un énorme« Burn out » ; le produit d’un dégoût colossal.
Mais, paradoxalement, c’est cela qui va le guérir car le jeu social qui repose sur la séduction, la performance, sur le mensonge, que nous proférons tous du matin au soir (et même la nuit) pour rester, vaille que vaille, dans le troupeau des normaux, devient, aux yeux d’un malade grave, caduc. Les fausses confidences, les jeux de l’amour et du hasard, les rodomontades, les projets obscurs de l’égoïsme forcené, tout cela apparait à mes yeux dessillés comme une suite de pitreries dénuée de sens. Lucidité salvatrice qui va finir par le sortir du gouffre et le mener, apaisé, vers son seul vrai métier : Faire lire. On en viendrait presque à l’envier d’être passé par là.

*Formule empruntée au titre du livre d’Edgar Cabanas et Eva Illouz, Happycratie, comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies. Edition Premier parallèle.

Christian Estebe, Les cicatrices des larmes, Edition La part commune, 16 €