Accueil > Conseils de lecture > Plats du jour > Traversées

Traversées

vendredi 30 août 2019, par Gérard Lambert - Ullmann

Stanislas Mahé, Traversées, Joca Seria, 154 p. 17 €

La chance ne dure jamais. Les moments de bonheur de la vie ressemblent plutôt à des cessez-le-feu. Le vieux Nathan est bien placé pour en savoir quelque chose, lui qui, à treize ans, dut laisser sa famille et embarquer sur le paquebot Flandre à destination de La Havane pour fuir les nazis avec d’autres parias et qui, refoulé comme « indésirable » par toutes les Amériques, fut ramené à son point de départ, Saint Nazaire, en dépit du danger.

75 ans plus tard, passager sur le Queen Mary II, suite à un cadeau de sa petite fille qui lui a offert cette croisière vers New York avec l’argent de ses indemnités de licenciement (L’argent de leur forfait), il plonge petit à petit dans les souvenirs de ce déchirement et de tout ce qui suivit : le changement d’identité, la survie caché dans le Morvan, les amours, les fuites, les cailloux cassés rageusement sur un chantier mosellan pour ne plus penser, les errances d’une vie hantée par les fantômes des disparus dans la guerre dont celui de la petite sœur adorée.

Au cœur des futilités tapageuses des croisiéristes paradant sur cette cathédrale de clinquant, ce « rafiot plaqué or », il écrit à sa petite fille, guérisseuse d’hirondelles blessées, les souvenirs qui remontent petit à petit, comme stimulés par la présence d’une passagère en foulard vert d’eau sur laquelle il veille d’une distance galante. Et il abandonne définitivement son double, ce Michel Blanchard, né à Saint Nazaire, pour redevenir Nathan Weissman, le juif allemand fugitif et humilié.

Sans bruits de bottes stylistiques, sans larmoiements pesants, Stanislas Mahé évoque avec une superbe pudeur, avec « classe », d’une écriture en foulard de soie, ce parcours du petit Nathan qui faisait danser Paula sur le Flandre jusqu’au vieux Weissman rescapé de toutes les chutes des « dominos de la haine ».