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Ecris moi à Mexico

mardi 15 mai 2018, par Gérard Lambert - Ullmann

Victor serge et Laurette Séjourné, Ecris moi à Mexico, Signes et Balises, 240 p. 17 €, ISBN 9782954516356

« Mon amour, ma Laurette, ma femme aimée, je suis plein de nos souvenirs, je t’aime infiniment, je t’attends infiniment, je suis mutilé sans toi ».

En 1941, Victor Serge, révolutionnaire conséquent passé par l’anarchisme et le bolchevisme, a de bonnes raisons de craindre pour sa vie : opposant notoire à Staline en des temps où ceux-ci sont méchamment liquidés un peu partout il n’est pas plus aimé des nazis qui progressent en France à grande vitesse. Il doit donc fuir le pays avec son fils pour aller se réfugier au Mexique, seul pays disposé à l’accueillir. Mais, dans l’urgence, il doit laisser derrière lui sa compagne et ses enfants, qui doivent le rejoindre ultérieurement, et qui mettront plus d’un an à pouvoir le faire.

Leur correspondance (dont c’est la première édition) retrace ces difficultés, qui sont celles de tout exil : papiers, visas, argent, logement… les problèmes sont multiples et le labyrinthe des formalités est plutôt carcéral, les raideurs bureaucratiques exténuantes. « C’est un puzzle terrible où l’on joue avec des vies ». Vaillamment, Victor et Laurette y font face, malgré de forts moments de découragement. Lui, dans son errance passant par La Havane (« Une sorte de Paris tropical allongé au bord de la mer avec une joie de vivre brutale, enfantine, que l’Europe ne connait pas. Fatigante, charmante, exaspérante, visuellement très belle, étourdissante ») et Saint Domingue, soûlé de soleil (« au bord d’une prodigieuse fournaise, on perçoit vraiment par tout l’être que le feu cosmique est là et que nous sommes de petites créatures cheminant dans cet éblouissement sur les confins du possible ») pour parvenir enfin à Mexico et y trouver des « amis étonnamment fraternels, parmi lesquels il n’y a ni zizanies, ni racontars ». Elle, vivant un mélange de belles rencontres et de petites mesquineries à la Villa Air Bel, refuge d’artistes fuyant le nazisme, avec un fort contingent de surréalistes. On croise Benjamin Péret, Max Ernst, Jean Malaquais, Claude Lévi-Strauss et André Breton qui n’en sort pas grandi : « D’un petit égoïsme de boutiquier plutôt décourageant (…) Je suis convaincu qu’il ne fera rien pour personne, sauf intérêt majeur ». On rencontre aussi les habitants de ces pays « exotiques » malgré eux. Ces « gens qui vivent de peu (…) beaucoup moins déformés par les tares sociales que les pauvres gens d’une rame de métro. On sent qu’ils ont une vie étroite d’horizon, dense de sève, chaude et courte. » Victor s’enthousiasme : « Il est réconfortant de voir des gens qui ne sont blasés sur rien, pas économes, pas calculateurs à longue échéance, avides de vivre ardemment dans l’instant. » Sa verve littéraire se réveille et nous offre de belles descriptions : « Le soir, sur un petit quai large, bien éclairé, avec une balustrade décorative démolie par endroits, je vais voir les vagues se jeter sur les roches avec un bruit de canonnade lointaine. La roche déchiquetée, dentelée, la mer lourde et chaude, le ciel bas, couvert le plus souvent, cette écume méchante et chuintante (…) On a sans cesse ici le sentiment d’une nature ardente et destructrice. » Il constate aussi « La calme tristesse absolue de l’indien ».

Mais le mérite de cette correspondance est aussi de nous faire découvrir la femme subtile que fut Laurette Séjourné, dont l’amour soutint les dernières années de Victor Serge et l’aida à ne pas sombrer dans cet exil exténuant ; à vaincre « les forces noires qui sont sournoisement à l’œuvre en moi, après une trop longue vie et trop de combats mal terminés et cette constatation permanente d’une sorte d’inutilité de l’intelligence à certaines époques ». Cet amour intense fut le meilleur rempart (« Je suis éclairé, rasséréné parce que je t’ai et je vais vers la grande joie qui est toi ») contre tous les périls de ce monde « joliment infernal ».

Gérard Lambert-Ullmann