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Lettre à un écrivain en herbe.

mardi 3 mai 2011, par Gérard Lambert - Ullmann

A Monsieur Yves L.

Le 5 avril 2011.

Monsieur,

Le ton de votre lettre est plutôt sympathique et mérite donc que j’y consacre un peu du maigre temps que la librairie me laisse.

Je dois d’abord tempérer vos élans : Vous me racontez avoir dit à votre fils : « Si quelqu’un écrit un truc comme ça avant moi, je le tue ! » Je suppose qu’il faut considérer que cette affirmation relève de l’ironie, bien sûr. Permettez-moi tout de même de vous dissuader : Ne tuez personne. Dites vous plutôt que, si quelqu’un a écrit un truc comme vous, c’est qu’il y a au moins quelqu’un sur terre qui sent et pense comme vous ; peut être un ami potentiel. Ça vaut bien le délaissement de quelques feuilles de papier tachées d’encre. Dans ma vie, j’ai rencontré plus d’une personne qui avait « copié sur ce que j’avais l’intention de faire » (comme disait je ne sais plus quel humoriste) et je n’ai pas eu à m’en plaindre : Une soirée avec eux valait tous les écrits dont ils m’avaient dépossédé.

Je vais sans doute vous surprendre par ce propos venant d’un « homme du livre » : Il ne faut pas accorder aux écrits plus d’importance qu’à la vie dont ils sortent. Il faut écrire pour vivre et non le contraire. Sinon les livres ne sont que des mausolées. Les « honneurs » littéraires ne flattent que les vanités (même si, beaucoup plus rarement, ils arrondissent les comptes en banque). La plupart des « bons » écrivains les ont fui comme la peste.

Je sais : comme pour tous les gens qui écrivent et se rêvent écrivains, votre bébé langé de mots est le plus beau. Mais comme vous êtes des milliers, des dizaines, des centaines de milliers dans ce cas, il faut admettre de relativiser et considérer qu’on puisse vous lire avec un peu plus de recul.

Ceci dit, si votre livre mérite d’être édité, il le sera, si vous faites l’effort de chercher l’éditeur adéquat et d’avoir de la patience. Il existe en France des milliers d’éditeurs. Tous ont soif de dénicher, dans tout ce qui leur parvient, « Le » livre superbe. Y réussissant assez peu souvent, beaucoup se contentent d’éditer des livres moyens ou médiocres. Il faut donc être très mauvais pour être refusé partout.

Mais, c’est sûr, il ne faut pas espérer être accueilli d’emblée à bras ouvert par quelque éditeur « prestigieux » ayant pignon sur rue germano-pratine. Ceux là sont submergés de manuscrits, encore plus que les « petits » qui le sont eux-mêmes beaucoup (Imaginez-vous recevoir une cinquantaine de manuscrits par semaine, vous comprendrez mieux le tri draconien).

Pour trouver un éditeur, je vous donnerai volontiers le conseil que donnait feu Jérôme Lindon : Regardez dans votre bibliothèque et vous aurez une petite idée de vers qui vont vos préférences et donc d’à qui vous pourriez vous adresser. (Bien sûr, pour cela, il faut avoir une bibliothèque. Mais j’espère que vous êtes dans ce cas et que vous n’écrivez pas sans avoir lu, comme certains « poètes » auto-proclamés qui n’estiment pas nécessaire de lire les poètes déjà édités de peur, sans doute, de voir leur muse violentée à ce contact).

Je vous conseillerai aussi de lire la très édifiante et très drôle « Lettre d’un éditeur de poésie à un poète en quête d’éditeur » de Louis Dubost (Ginkgo éditeur). Vous verrez comment ça se passe quand on est à l’autre bout de la lorgnette.

Je ne vous donnerai pas d’adresses d’éditeurs, bien que vous me le demandiez. Il suffit de prendre un bottin ou d’aller sur internet pour en trouver. Vous pouvez même aller dans une librairie et noter les noms des éditeurs qui vous inspirent.

Je ne vous conseillerai pas d’éditeur non plus. D’abord parce que je ne connais de votre manuscrit que le titre, ce qui est un peu court pour en apprécier la teneur et le style. Mais, surtout, parce que mon rôle de libraire n’est pas celui d’un éditeur : il ne consiste pas à lire des manuscrits et à orienter leur auteur et moins encore à le « recommander » à tel ou tel éditeur. Il consiste à lire des livres déjà édités pour les conseiller aux lecteurs potentiels. C’est une tâche déjà assez lourde (Plus de 60 000 nouveaux titres par an !) pour ne pas y ajouter.

Je reçois de nombreuses sollicitations d’écrivains « en herbe » comme vous. On se dit : « Il connait des éditeurs, des auteurs. Il pourrait me donner un coup de pouce ». Non, désolé, ce n’est pas mon rôle, quel que soit même l’enthousiasme que je pourrais avoir pour un manuscrit qu’on aurait réussi à me faire lire. De plus, je considère que mes amis éditeurs sont suffisamment sollicités pour ne pas y ajouter d’ « amicale », et d’autant plus embarrassante, demande. Et puis, soyons franc : si un jour je me risque à les importuner avec un manuscrit, ce sera un des miens !

Je conclurai donc en vous conseillant d’être obstiné. Si vos écrits sont pour vous aussi vitaux que vous le laissez entendre, vous vous bagarrerez pour eux. Sinon, c’est qu’ils ne le sont pas.

Il se peut donc que vous soyez édité un jour. Alors, vous pourrez peut être, comme vous l’imaginez, venir, non pas « signer » dans ma librairie, mais y rencontrer des lecteurs. Si j’ai lu votre livre et qu’il m’ait donné envie de vous inviter, bien sûr. Mais, d’ici là, vous pouvez aussi y venir en flâneur, en curieux, en lecteur potentiel. C’est pour cela, plus que pour des sollicitations ou des manuscrits, que ma porte est ouverte.

Cordialement,

Gérard Lambert-Ullmann