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Rien n’est "écrit" !

dimanche 26 février 2012, par Gérard Lambert - Ullmann

Rien n’est « écrit » !
Considérations sur la liberté
à partir d’une lecture de L’heure du roi de Boris Khazanov (Ed. Viviane Hamy).

Ce texte a été écrit lors de la première parution de L’Heure du roi, en 2005, pour une revue qui ne l’a finalement pas édité. La parution de ce titre en collection « de poche » (baptisée : Bis) chez la même éditrice, me donne prétexte à le diffuser de nouveau.

Dans son très beau film sur Lawrence d’Arabie, David Lean fait dire à celui-ci, alors qu’il vient d’arracher un de ses compagnons d’armes aux griffes brûlantes du désert du Nefoud : « Rien n’est écrit ». Il réplique ainsi à ceux qui l’avaient engagé auparavant à ne pas se lancer dans ce dangereux sauvetage parce que, selon eux, le destin de cet homme était de mourir dans ce désert ; parce que « c’était écrit ».

En introduction à son bref roman L’heure du roi, Boris Khazanov cite Miguel de Unamuno : « Don Quichotte lancera son défi au monde entier et, de toute évidence, il sera battu : néanmoins, il restera vainqueur (…) Son lot est de crier, crier dans le désert. Et le désert l’entendra (…) Un jour, le désert se mettra à parler, comme une forêt : pareille à un grain semé, la voix solitaire deviendra un chêne titanesque ». Puis il cite Camus « refusant d’admettre le désespoir » et voulant « entrer en lutte contre le destin révoltant ».

C’est que ce roman est bien plus que le récit édifiant d’un beau geste : c’est un pamphlet contre l’esprit de résignation et de soumission ; une ode superbe à la liberté.

Un petit pays nordique inventé (mélange de Danemark et de Pays-Bas) est envahi sans grande difficulté par l’armée du Reich allemand qui y impose sa domination. L’occupation se met en place « avec la facilité d’une loi naturelle ». Ayant l’habitude d’être « respectueux de l’autorité », les habitants du pays « s’accommodent du nouvel état de choses ». Soulagés d’avoir évité les affres d’une guerre et se disant que « les allemands sont un peuple civilisé (…) Ils ne s’acharneront pas sur un pays traditionnellement peu intéressé par la politique », ils manifestent « une confiance instinctive à l’égard de ce nouveau pouvoir. Un certain laps de temps sera nécessaire avant que l’idée qu’un ordre puisse n’être que le masque du crime se fraie un chemin dans leurs braves têtes à l’esprit étroit ».

Le roi Cédric et le gouvernement s’efforcent d’abord de montrer l’exemple de ce qu’ils considèrent comme de la sagesse : protéger la population en n’excitant pas la colère de l’occupant, c’est-à-dire : en satisfaisant à tous ses desiderata. Se pliant ainsi à toutes les exigences du Führer et de ses sbires, ils s’efforcent de « conserver leur impassibilité pour sauver les apparences. Ils appelaient cela « maitrise de soi » mais en réalité, par soumission, ils tâchaient d’amadouer le fauve : obséquieusement, ils quêtaient son regard, ils prêtaient complaisamment l’oreille à ses rugissements en prétendant entendre un langage humain ».

Exhortant son peuple à « s’abstenir de toute action susceptible de compliquer les rapports avec les autorités occupantes », c’est-à-dire, clairement, à se soumettre à tous leurs diktats, le roi pense faire preuve de « conformisme avisé, ayant adopté une ligne de conduite juste, évité les extrêmes et épargné le désastre à son peuple impuissant dans des circonstances complexes, sans ternir sa réputation ».

Khazanov donne un exemple de ce sur quoi cette « sagesse » veut bien fermer les yeux : « Il y avait eu l’incident provoqué par un voyou âgé de huit ans et demi, un certain Henrik Cedricson. Le jeudi 9 novembre, il s’était approché de l’entrée de l’Ortskommandantur, avait craché sur le gardien et sali la boucle de son ceinturon. En plein jour sous les regards des parents et des enfants qui rentraient de l’école, ce qui avait donné à l’incident une large publicité. Le roi appela parents et enseignants à consacrer davantage de temps à éradiquer les mauvaises manières chez les jeunes. L’enterrement se fit aux frais de l’État ».

Ainsi, le « conformisme avisé » en vient non seulement à composer avec les ignominies de son maître mais aussi à leur prêter la main. C’est un processus assez fréquent dans l’Histoire et dont notre présent n’est pas exempt.

Mais on ne peut vendre seulement la moitié de son âme au diable. Qui veut s’assurer de ne pas être maltraité dans ce genre de contexte devra faire preuve de toujours plus de soumission et ça ne sera jamais suffisant, car ces systèmes dictatoriaux assurent leur solidité en instaurant partout le règne de la suspicion. Il faut que chacun se méfie de tous en permanence afin que personne ne puisse s’entendre avec ses semblables pour manifester une quelconque opposition à la dictature. C’est le processus qu’Orwell a bien décrit dans 1984 et que soulignent également avec la superbe de l’humour caustique certaines blagues antistaliniennes. C’est un processus que Khazanov expose aussi clairement : « Il convenait de se méfier de chacun car nul n’échappait à la suspicion –et la population vivait dans la certitude d’être entourée d’une foule d’ennemis extérieurs et intérieurs. (…) Les ennemis et les éléments hostiles composaient la véritable raison d’être d’une foule d’administrations, en sorte que, réelle ou imaginaire, l’opposition au régime devenait la condition de son existence ».

Ainsi peut s’instaurer le règne du secret qui permet à la dictature, au nom de la sécurité, de mettre tout sous le contrôle de l’État. Ainsi sont créées les conditions optimales pour le règne d’une dictature qui n’a plus besoin de donner à quiconque les raisons de ses décisions auxquelles chacun ne doit que se plier sans discuter.

Un esprit irrévérencieux notera évidemment que, sans atteindre les proportions de ce que furent les dictatures nazies et staliniennes servant de modèle à la dénonciation romancée de Khazanov, les processus actuels de mise de la société en une sorte d’état de siège permanent sous prétexte de lutte antiterroriste, présentent quelques similitudes avec cette manière d’imposer à la société des choix qu’elle ne peut guère contester.

Mais, un jour, le roi est averti des dispositions de la Kommandantur visant à faire arrêter et déporter les juifs de son pays. Il se décide alors à commettre un acte en contradiction avec toute son attitude précédente : Il se promène dans sa ville aux bras de sa femme, arborant tous deux sur leurs vêtements une étoile jaune, l’étoile d’infamie conçue pour désigner les juifs à la vindicte et les humilier avant de les exterminer. Ils se promènent ainsi longuement et calmement et, soudain… des milliers de gens font comme eux.

Bien sûr, ce geste fut « romantique et absurde ». Bien sûr, ils en furent sévèrement « punis ».

Et c’est là que cette histoire touche à l’essentiel : « On sait à l’avance qu’en se frappant la tête contre un mur on ne fait pas tomber le mur », commente Khazanov. Un tel acte est donc considéré comme absurde par les tenants d’une « raison » qui plaide, logiquement, pour la soumission.
Mais, « l’homme qui prend une décision absurde et qui passe à l’acte se met à la place de Dieu ». Décidant d’agir selon sa vérité, il devient en soi une vérité. C’est ainsi que la liberté s’exprime et parvient à transformer la réalité par laquelle elle refuse d’être conditionnée. Ici l’homme estime pouvoir faire son monde au lieu de se sentir obligé de subir un monde donné. Quelles que soient les conditions données, la liberté offre la capacité de les transformer. Voilà ce que tant de néo-philosophes se sont occupés à obscurcir, et que met en évidence cette histoire.

Dans une postface intitulée Sous le signe du roi, Elena Balzamov, traductrice de l’ouvrage, commente l’importance du roman de Khazanov pour les milieux dissidents de l’ex-union ex-(non)socialiste (non)soviétique. Elle compare le geste du roi Cédric à celui de la poignée de braves (Ils étaient huit) qui manifestèrent sur la Place Rouge de Moscou le 25 août 1968 contre l’invasion de la Tchécoslovaquie rebelle au « socialisme de caserne », et qui eurent à peine le temps de déployer leur banderole « Pour votre liberté et pour la nôtre » avant de se faire arrêter, torturer et interner de longues années.

Ce geste là, aussi, avait été « absurde » pour les « pragmatiques ». En termes d’efficacité politique immédiate, un tel geste est totalement nul. Mais en termes d’efficacité symbolique, il est immense. Il montre à tous que, dans une société dont les maîtres pensent pouvoir se flatter d’avoir dompté tout le monde, des individus peuvent surgir qui ont encore souci de liberté, de la leur et de celle des autres, et qui, pour l’affirmer osent prendre des risques insensés.

C’est un démenti que l’Histoire gardera ; par lequel tous les aspirants à la liberté verront leur volonté confortée. C’est un geste qu’on pourra retrouver, renouveler et perfectionner.

C’est aussi le geste par lequel des êtres humains s’affranchissent de la contingence ; se montrent dignes décideurs de leurs vies, contre toutes les certitudes des esclavagistes, des oppresseurs, des tyrans, contre leur « raison » écrasante qui postulait leur résignation « logique ».
L’affirmation « absurde » de la liberté apparait ainsi comme moteur de l’évolution humaine hors de toute servitude. Alors que les « pragmatiques », dans leur approche prudente des situations, s’avèrent incapables d’y rien changer d’essentiel, les audacieux « inconscients », qui se refusent à admettre la défaite de leur volonté, ouvrent des portes, provoquent des fissures, brisent des chaînes, rendent visibles des possibles que les soumis n’osaient pas imaginer.

Bien sûr, ils sont souvent punis de cette audace par ceux dont elle dérange le pouvoir. Souvent, ils sont frappés de toutes sortes de coups et se retrouvent même mis à mort, après bien des douleurs. Mais ce n’est pas par passion morbide, par masochisme, qu’ils se lancent. Rien chez ces gens du martyr qui ne conçoit son paradis que dans la destruction. C’est par goût de la vie qu’ils ont cette audace. C’est parce qu’ils ont de la vie et de l’humain une opinion plus haute que ces bourgeois que fustigeait Richepin, « possédant pour tout cœur un viscère sans fièvre, un coucou régulier et garanti dix ans » *. En prenant la liberté de s’insurger contre ce qui veut les asservir, même s’ils le font sur le mode suicidaire, c’est la possibilité de pouvoir exister entièrement qu’ils prennent. Ne serait-ce que quelques secondes, ils sont autre chose que des pions, des rouages. Prendre le risque de mourir c’est parfois le seul moyen de s’affirmer vivant, dit un ex-taulard qui sait de quoi il parle **. Par leur révolte « absurde », les rebelles « irréalistes » disent à tous ceux qui croient pouvoir les posséder : je ne suis pas votre chose. Ils affirment ainsi l’inextinguible force de la liberté.

En se levant là où ça semblait le moins probable, en s’affirmant minoritaire à la face du monde, au risque de « payer cher » cette audace, la liberté s’affirme plus forte que tout ce qui peut la supprimer. Ses ennemis peuvent disposer d’un pouvoir colossal pour l’opprimer. Ils peuvent la blesser, l’enchaîner, la museler, la mutiler. Jamais ils n’arrivent à la tuer. Toujours elle ressurgit au cœur même de ce qui se flattait de l’avoir définitivement écrasée. Elle prouve ainsi qu’elle est, pour l’humanité, le souffle vital ; celui qui empêche de se coucher, de se pétrifier, de se fossiliser. Elle est le cœur de l’humain, qui bat pour mener les hommes vers le meilleur d’eux-mêmes, pour les soulever de son énergie.

Il n’est pas étonnant qu’elle suscite la haine, non seulement de tous les despotes mais aussi de tous les marchands de fatalité, à commencer par les tenanciers des fumeries d’opium religieux : Elle proclame qu’il n’y a pas de destin, que rien n’est « écrit ».

Unamuno a raison : « Le monde doit être tel que le veut Don Quichotte ».

Gérard Lambert-Ullmann
Juillet 2005 – Février 2012.

* Richepin, Les oiseaux de passage. 1876.

** Charlie Bauer, Fractures d’une vie. Seuil 1990, Réédition Agone 2004.

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